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Capitalisme, LLMs et création : Bilan d'une première semaine d'écriture à plein temps

Ce que quitter mon travail salarié pour me consacrer à l'écriture m'a appris pour le moment

J’ai quitté mon emploi le 10 avril pour me consacrer pleinement à l’écriture, et avoir l’énergie et le temps qui me manquait pour vraiment avancer. La semaine dernière a donc été ma première semaine d’écriture à plein temps, même si j’avais décidé de commencer à mon rythme pour me laisser le temps de souffler.

Les doutes

Les premiers jours ont été marqués par beaucoup de doute et de peur, liés à mon changement de situation et à mon projet. Serai-je être capable un jour d’écrire quelque chose dont je suis fier ? Vais-je réussir à retourner dans le monde du travail si ça ne fonctionne pas ? Est-ce que je vais me retrouver à passer toutes mes journées sur mon canapé à procrastiner, ne pas réussir à me motiver à travailler sans le cadre d’un emploi classique ?

J’ai même écrit un post de blog au sujet de mon rapport avec l’ambition, et sa publication a en quelque sorte allégé un poids sur mes épaules, des limites que je me mettais à moi-même.

Imaginer et créer dans le capitalisme

Finalement, ces doutes ne m’ont pas empêché de me mettre tranquillement au travail, d’écrire un post de blog et de brainstormer le worldbuilding et l’intrigue de mon roman. Au contraire, je n’arrivais pas à m’empêcher de penser à mon histoire, et je notais souvent des idées au cours de la journée. J’avais peur que me concentrer sur l’écriture me demande autant d’énergie que me forcer à travailler pour mon ancien travail, mais j’ai découvert au contraire que, pour l’instant, je n’avais pas à me forcer. Toute l’énergie que je jetais par la fenêtre à stresser et essayer de performer la productivité sur des sujets qui ne m’intéressaient pas est libérée pour mon écriture. Je vais à mon ordinateur parce que j’ai envie d’écrire et de réfléchir, pour une durée raisonnable et pas en plus de ma journée de travail, et ça change tout.

Mon travail me volait ma force créatrice, et c’est bien le but du capitalisme de capter notre énergie et notre temps pour que la force qu’il nous reste ne soit pas suffisante pour le remettre en question. J’ai peur de m’appliquer ces mêmes exigences de productivité et de légitimité qui ne passe que par le travail, car on m’a fait remarquer que même dans l’écriture, mes critères de succès me sont dictés par la société : je veux écrire quelque chose qui est “bon”, c’est à dire légitimé par la critique ou un contrat d’édition, et pas seulement créer pour créer parce que nous sommes l’art et que c’est pour ça que nous sommes faits.

Je suis tombé sur une citation qui a mis les mots sur mon problème :

Generations of colonial + capitalist conditioning has royally fucked with our understanding of what is possible.

Basically, our dreams + ambitions are pitifully small inside of capitalism.

Friends, this is intentional.

Empire has robbed you of the imaginative and creative faculties necessary for radical change.

When the world we are building feels “impossible”…

…we automatically settle for what’s “realistic”…

…totally skipping over the fact that what we think of as “realistic” has been actively shaped by those who need us in constant compliance.

Leila Madeline, Empire has royally fucked with your imaginative faculties.

Se libérer des LLM

Il y a un autre soulagement dans le fait de ne plus passer mes journées à mon ancien travail : je n’entends plus parler de LLMs à longueur de journée, et je ne ressens plus la pression que les collègues et managers nous mettaient à l’utiliser (j’avais heureusement réussi à passer entre les gouttes et à ne jamais avoir à en utiliser). La précarisation supplémentaire que l’IA va ajouter et ajoute déjà au monde de l’écriture me fait toujours peur, mais au moins je n’ai plus besoin d’entendre des collègues me parler de ce qu’ils ont fait faire à ce programme informatique créé par des fascistes pour des buts fascistes qu’ils anthropomorphisent en permanence.

Les textes aseptisés créés par les LLMs me donnent envie d’écrire de manière moins propre, moins maîtrisée, plus humaine. Je pense à The Colonization of Confidence de Robert Kingett, et j’ai envie d’écrire des textes qui ne glissent pas tout seuls, voire de laisser intentionnellement des fautes de frappe ou de grammaire, parce que je ne suis pas une machine, et que l’art n’est pas fait que pour être consommé mais aussi pour heurter.

Je suis d’accord avec le point de vue de Brandon Sanderson au sujet de l’IA : We are the Art. Il n’y a pas de raccourcis pour créer de l’art, c’est le processus créatif qui nous change en tant qu’auteurices, nous sommes l’oeuvre autant que l’oeuvre elle-même, et nous n’avons rien à apprendre si nous laissons quelque chose d’autre créer à notre place.

Et l’écriture en elle-même ?

En dehors de toutes ces réflexions, j’ai passé du temps à penser à (et à discuter de) mes personnages, la société dans laquelle iels évoluent, et les problèmes auxquels iels vont être confrontés. Étant donné que c’est une réécriture quasiment de zéro d’un texte existant, j’ai beaucoup d’idées plus ou moins abouties, et j’ai du mal à garder en tête tous les éléments de mon histoire et à les organiser. Je vais donc sans doute passer encore pas mal de temps à mettre en forme mes notes de façon à m’y retrouver, et à continuer d’approfondir les points manquants.

Je me suis inquiété du fait que le genre exact de mon histoire est encore flou pour moi : je le considère comme de la science-fiction, mais est-ce qu’il n’y a pas trop d’éléments fantastiques pour que ce soit purement de la SF ? Est-ce que c’est de l’adulte ou du Young Adult ? Mais j’essaie de me dire que ce sont des questions pour plus tard, que le genre est là pour le marketing, et qu’il sera défini en fonction du texte et non l’inverse.

J’ai aussi réussi à parler de mon projet à plus de gens autour de moi, et j’ai rejoint PowRSS dont le projet de soutenir et de rendre plus visible le web indépendant me plaît beaucoup.

La suite

Je vais continuer le travail préparatoire pour le deuxième jet de mon roman, essayer de repérer des appels à textes intéressants pour me confronter déjà un peu au monde littéraire, et bien sûr continuer à documenter ici mon parcours et mes réflexions.

Je vous mets, en bonus, quelques articles sur l’IA que j’ai trouvés intéressants récemment :

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