Retrouver notre place dans l'écosystème
Dans "L'appart du futur", Corentin de Chatelperron nous présente un mode de vie alternatif, qui nous remettrait à notre place au sein du vivant
Récemment, j’ai lu L’appart du futur : Une aventure low-tech dans la biosphère urbaine de Corentin de Chatelperron. Là où je m’attendais simplement à un livre qui m’apprendrait quelques techniques low tech pour améliorer de manière superficielle l’empreinte écologique de certains aspects de ma vie, il a catalysé une réflexion beaucoup plus profonde, sur notre rapport aux écosystèmes dont nous faisons partie, et notre déconnexion des autres organismes qui forment les cycles dont nous dépendons.
L’appart du futur n’est pas simplement une liste de gestes individuels ou d’outils alternatifs moins polluants à fabriquer soi-même. C’est une autre façon de concevoir notre mode de vie, avec une conscience plus forte de ce que l’on prélève et ce que l’on rejette dans notre écosystème, et où la place du vivant est remise au centre de nos vies.
Aujourd’hui, les biens nous semblent produits par des champs, des usines, des machines, mais plus des écosystèmes. La production est faite de manière déraisonnée, destructive et cruelle pour les humains et leurs écosystèmes. Le nombre d’intermédiaires entre nous et le coton de nos vêtements produits en Asie, notre café qui provient d’Amérique du Sud, et nos déchets envoyés en Afrique, nous empêche de savoir réellement comment sont produites les choses que l’on consomme, où nos déchets finissent, et l’absence d’alternatives ne nous permet pas de consommer d’une manière qui correspondrait à nos valeurs.
“Au fil de ces siècles, nous nous sommes détachés de la nature, comme si nous n’en faisions plus partie, comme si nous pouvions ne plus en dépendre. Cette illusion d’émancipation est dangereuse. C’est elle qui nous mène aujourd’hui vers la catastrophe.”
page 51
Nous nous pensons au-dessus, hors de la nature, comme si nous étions tellement supérieurs au reste des organismes que nous pourrions les maîtriser, choisir uniquement ceux que nous voulons garder, et se débarrasser des autres. Nous voulons des appartements et des maisons stériles, vides de toute vie pour laquelle nous ne sommes pas capables d’empathie.
Nous avons appris le dégoût, la peur de certaines espèces qui sont pourtant peut-être la brique la plus importante de notre écosystème. La chaîne alimentaire est toujours représentée par une pyramide, avec prédateurs en haut, et nous aimons nous voir comme le plus grand de ces prédateurs. Mais qui mange les grands prédateurs ? Ce sont insectes qui nous dégoûtent et dont nous préférerions nous débarrasser.
Le projet de L’appart du futur, c’est de réintroduire le vivant au sein de nos habitats, et de se servir de ce cycle que nous avons brisé pour construire des vies plus durables. Il ne s’agit pas ici de techno-solutionnisme : il s’agit de repenser complètement notre relation au vivant, de nous remettre à notre place dans l’écosystème dont nous faisons partie.
C’est quelque chose que je recherchais déjà, sans avoir réussi à pousser la réflexion plus loin : faire pousser un potager sur mon balcon, et valoriser mes déchets avec un lombricomposteur pour ensuite l’utiliser pour nourrir mes plantes à leur tour, est déjà une première étape de ce processus qui me permet petit à petit de me rendre à nouveau compte de ma place dans un écosystème.
Comme le livre l’explique, notre rapport au vivant change quand on interagit avec, d’autant plus quand on apporte quelque chose à un organisme et qu’il nous rend autre chose en retour.
Ce livre m’a permis de me confronter à ce rapport au vivant. Personnellement, je n’ai jamais vraiment eu peur des lombrics et de la plupart des insectes, j’ai même toujours été fasciné par leurs modes de vie. J’ai déjà désappris mon dégoût à l’idée de manger des insectes. Mais le livre m’a rappelé et fait réfléchir au dégoût et à la peur que j’ai par exemple pour les larves qui mangent des déchets ou les champignons, alors même qu’ils sont une part très importante d’un écosystème.
Véganisme, antispécisme
Ce livre m’a aidé à pousser plus loin ma réflexion sur le véganisme et l’antispécisme, bien que je ne sois pas végan moi-même. Bien sûr, au sein du monde capitaliste actuel, il n’y a pas de doute que le véganisme est l’un des modes de vie les plus éthiques. L’élevage intensif n’est pas compatible avec un écosystème équilibré. Utiliser les animaux d’élevage tel que nous le faisons actuellement, de manière déraisonnée, cruelle et avec tant de gaspillage ne sera jamais souhaitable ni durable.
Je cherche cependant à faire attention à ne pas renforcer des hiérarchies déjà présentes dans nos représentations des être vivants sous prétexte de vouloir une égalité dans notre rapport avec d’autres espèces. On aura toujours plus d’empathie pour un animal qui nous ressemble, dont on arrive à lire les émotions et les besoins. Utiliser la sentience comme critère de distinction entre les êtres que l’on peut ou non exploiter est compréhensible et logique, mais nos façons de la définir et nos expériences pour la déterminer seront toujours biaisées par notre propre définition de ce qu’est la sentience.
Pour moi, vouloir totalement exclure les êtres que nous considérons comme sentients de notre mode de vie, c’est créer une nouvelle hiérarchie, et c’est aussi, pour moi, continuer à nous détacher de l’écosystème auquel nous appartenons : nous considérer non seulement comme ne faisant plus partie de la nature, mais comme arbitres de la manière dont doit fonctionner ce qui nous entoure, selon nos propres critères.
Pour moi, la question de l’éthique change quand on ne parle plus d’un système humain qui exploite de manière déséquilibrée et cruelle des êtres sentients, mais qu’on tente de créer un nouveau modèle, qui nous remet à notre place au sein d’un écosystème. Car un écosystème équilibré ne pourra se construire qu’en coopération avec tous les organismes qui nous entourent.
Pour moi, une coopération avec un autre être vivant peut être éthique si elle est faite avec respect et dignité.
Si nous voulons construire un futur durable, nous devons réapprendre à voir le vivant comme un système interconnecté dont nous faisons partie, duquel nous ne pouvons pas nous détacher sous prétexte que nous nous pensons supérieurs. Nous devons repenser les hiérarchies que nous créons entre les organismes qui nous ressemblent et ceux qui ne nous ressemblent pas, et désapprendre notre dégoût pour des êtres qui ne nous sont pas néfastes, mais qui sont, au contraire, essentiels à notre survie.
